Mossane de Safi Faye, Une tragĂ©die amoureuse et une quĂȘte spirituelle en terre Sereer

MOSSANE DE SAFI FAYE, UNE TRAGÉDIE AMOUREUSE ET UNE QUÊTE SPIRITUELLE EN TERRE SEREER

Safi Faye est une grande cinĂ©aste SĂ©nĂ©galaise en plus d’ĂȘtre anthropologue et ethnologue. Ses talents de chercheure se reflĂštent grandement dans ses films documentaires et de fiction. La fiction a tout particuliĂšrement imprĂ©gnĂ© son Ɠuvre. En effet, Safi Faye s’y intĂ©resse dĂšs 1990 dans la rĂ©alisation de son film Mossane sorti en 1996. La rĂ©alisatrice se heurtera Ă  d’énormes peines avant de voir Mossane fini et montrĂ©. En 1990, elle se retrouve dans une bataille juridique avec les producteurs français du film et il lui faudra attendre six ans pour que juridiquement le film lui revienne. Mossane sera prĂ©sentĂ© dans la section ‘Un certain regard’ au Festival de Cannes Ă  l’annĂ©e de sa sortie pour sa premiĂšre mondiale.

Safi Faye s’inscrit dans une recherche de lumiĂšres et de couleurs avec son fabuleux cameraman JĂŒrgen JĂŒrges pendant les deux ans prĂ©cĂ©dant le tournage du film. Mossane est tournĂ© en pays Sereer, dans le village de Mbissel. Les histoires de Safi Faye se dĂ©roulent toujours en monde rural et ses films dont Kaddu Beykat reviennent sur les problĂ©matiques auxquelles les paysans font face.

DĂšs sa naissance, Mossane se retrouve ĂȘtre la promise de Diogoye, un Ă©migrĂ© trouvant fortune au cinĂ©ma Concorde Lafayette Ă  Paris. Ses parents ignorant sa capacitĂ© Ă  choisir librement, s’empressĂšrent Ă  sceller et cĂ©lĂ©brer son mariage. Le pire se produira.

Safi Faye dira de Mossane que:”Les esprits ont entendu que la plus belle fille Ă©tait nĂ©e. Ils ont rivalisĂ© avec les humains pour l’amener. Les ancĂȘtres jeunes, partis trop tĂŽt sont venus la chercher”. La rĂ©alisatrice fait ici une grande dĂ©monstration de son gĂ©nie crĂ©atif. En fait, l’histoire de Mossane est tellement prenante qu’elle a des airs d’une lĂ©gende. Dans ce film, Safi Faye s’emploie Ă  crĂ©er non seulement de nouvelles images mais surtout Ă  pousser les limites de la reprĂ©sentation sous plusieurs angles. D’abord, la reprĂ©sentation Ă  l’image des anciens saints et esprits ancestraux du peuple Sereer du SĂ©nĂ©gal, les Pangool est forte et osĂ©e. Ils ne seront visibles qu’aux yeux de certains dans le film. Et la capacitĂ© Ă  supporter leur image et/ou prĂ©sence est rare. Ensuite, le choix d’une actrice de cette noirceur est aussi un pari osĂ©. Combien de personnes noires sommes-nous Ă  avoir internalisĂ© que la peau noire n’est pas belle? Combien d’enfants ont subi les moqueries car de teint noir foncĂ© comme Mossane ? En faisant le choix d’une actrice Ă  la couleur de peau “noire, noire jusqu’à ĂȘtre bleue” comme elle le dit, Safi Faye cĂ©lĂšbre la peau noire et montre Ă  ses pairs qu’il est bien possible de filmer une peau noire en se donnant les moyens en terme de recherche de couleurs et de lumiĂšres. Elle brise ici tout espace de stĂ©rĂ©otypisation ou de moquerie envers les personnes de teint trĂšs noires.

En allant puiser dans l’imaginaire Sereer, Safi Faye nous offre une entrĂ©e dans la pratique de la religion Sereer (sujet de son mĂ©moire Ă  EPHE en 1976) en communautĂ©. La vie au village est ponctuĂ©e de pratiques religieuses propres Ă  la culture Sereer. Hommes, femmes et enfants se dirigent tous vers le grand arbre Beep pour la cĂ©rĂ©monie d’offrandes et de priĂšres en faveur d’un bon hivernage.

“Ô Tout puissant, Ô Meïssa Waly Dione, notre premier monarque, Ô Beep arbre ancestral, Acceptez nos offrandes.

Beep arbre ancestral, aide-nous et donne-nous de la pluie.”

Une icĂŽne Sereer de la musique chante et nous souffle le destin de Mossane. Il s’agit de YandĂ© Codou SĂšne, voix importante de la culture Sereer et griotte du PrĂ©sident LĂ©opold Senghor. DĂšs les premiĂšres minutes du film, elle chante : “ À marĂ©e basse, quand Mossane se baigne, dans les eaux de Mamangueth sur les rives des bras de mer, les Pangools disparus en pleine jeunesse, depuis le nuit des temps, viennent contempler leur Ă©lue, admirer leur favorite”.

Mossane est tellement belle qu’elle attire amour, jalousie et convoitise. Elle est admirĂ©e de tous et de toutes. Sa beautĂ© ne cesse de faire l’objet de discussions dans les espaces privĂ©es comme publiques. À 14 ans, elle se voit le centre de l’attention dans le village et doit partager la lourde responsabilitĂ© de la guĂ©rison de son frĂšre. L’oncle en profitera pour dĂ©clarer que la situation entre les enfants proviendrait d’un rĂȘve de leur mĂšre Mingue pendant l’une de ses grossesses, renforçant ainsi la rĂ©pandue culpabilitĂ© des mĂšres et la cruautĂ© de notre sociĂ©tĂ© envers elles. À chaque fois que le malheur arrive aux enfants, la premiĂšre personne vers qui les regards se tournent est la mĂšre. Safi Faye souligne ici le dur traitement infligĂ© aux mĂšres. Elle nous aide Ă  saisir de maniĂšre vive la culpabilitĂ© que l’on a tendance Ă  mettre sur le dos des mĂšres et nous invite Ă  réévaluer notre position et nos attentes envers elles. Tout ce qui peut arriver Ă  l’enfant incombe toujours aux mĂšres, enlevant toute responsabilitĂ© individuelle Ă  qui que ce soit, surtout Ă  l’enfant. L’on serait Ă©galement tentĂ© de se demander: et les pĂšres dans tout cela? Le pĂšre de Mossane est l’illustration parfaite du pĂšre-chef de famille qui se dĂ©sengage de tout et ne s’exprime que pour scander le dernier mot.

De mĂȘme, l’oncle Baak conseillera Ă  Mingue de vite donner Mossane en mariage et continue ses grandes dĂ©clarations : “ Sa beautĂ© ne crĂ©era que des conflits et dĂ©saccords. Il faut lui trouver un mari au plus vite.” Et c’est ainsi que le destin de Mossane se dĂ©cide. Elle est condamnĂ©e Ă  un mariage prĂ©coce car sa beautĂ© perturbe les hommes, mĂȘme les proches.

Pendant ce temps, Mossane est en train de faire l’expĂ©rience de l’amour en tombant pour Fara. Fara est un jeune Ă©tudiant en agronomie Ă  l’UniversitĂ© et est revenu au village avec son ami Ndiack, cousin de Mossane, Ă  cause des grĂšves Ă  l’UniversitĂ©. À la vue des deux garçons et particuliĂšrement Fara, nous retrouvons une Mossane joyeuse, son visage brille et elle a l’air enthousiaste de le voir. La salutation qu’elle lui adresse est bien particuliĂšre. Fara appelle Mossane du diminutif Moss suggĂ©rant ainsi une relation quelque peu spĂ©ciale entre eux deux. L’amour crĂšve les yeux du spectateur. Mossane pourrait sembler timide de prime abord, mais nous pensons qu’en fait, Mossane est trĂšs dĂ©terminĂ©e, libre d’esprit et sait exactement ce qu’elle veut.

Les rumeurs courent vite dans le village, arrivĂ©e Ă  la maison, sa mĂšre lui reproche de trop traĂźner quand elle l’envoie.

Mossane ne cesse de recevoir des remarques sur le fait qu’elle ait grandi vite. Fara comme ses prĂ©tendus beaux-parents sont fĂ©rus de telles remarques. Seulement, son amie Dibor, mariĂ©e et ayant une vie sexuelle active, lui dĂ©voile les secrets du plaisir sexuel fĂ©minin grandement taboue et pourtant d’une importance capitale. En effet, lorsque Mossane lui demande “comment s’y prendre avec Fara sans en arriver au pire?” Dibor partage les secrets d’une sexualitĂ© fĂ©minine de jouissance. Safi Faye prend ici le parti du plaisir sexuel fĂ©minin longtemps tabou dans le monde et encore plus dans nos sociĂ©tĂ©s oĂč il existe une sorte de nĂ©gation au plaisir sexuel pour les femmes. Dibor continue son prĂȘche en lui disant “ l’important, c’est d’ĂȘtre prudent, toi surtout.” Maligne, Dibor sait toujours quoi rĂ©pondre. Elle est cette amie qui nous sortirait de toute galĂšre.

Grùce à un plan ingénieux de Fara et la discrétion du petit cousin de Mossane, Rémy, elle arrivera à rejoindre son amoureux dans la case de son cousin, Ndiack.

Fara fait une dĂ©claration d’amour Ă  Mossane et cette derniĂšre de rĂ©torquer :” Je sens battre mon coeur qui t’aime.”

Qui s’opposerait Ă  l’union de ces deux amoureux et au nom de quoi? Malheureusement Mingue est dĂ©terminĂ©e :”Ma dĂ©cision finale se prendra sans son avis. Aux questions“ Que diront tes pĂšre et mĂšre? Que pensera le village? “ Mossane se prĂ©sente engagĂ©e pour sa cause maintenant plus que jamais :”Je suis prĂȘte Ă  l’irrespect. Je refuse d’ĂȘtre l’hyĂšne qui mange des cadavres.”

DĂ©terminĂ©e, digne et prĂȘte Ă  dire ses vĂ©ritĂ©s et Ă  crier son amour pour Fara, Mossane confronte ses parents et ne manque de signer son indignation. Sa dĂ©termination est vraiment remarquable venant de la jeune fille qu’elle est. Elle est engagĂ©e dans son expression d’elle-mĂȘme et de ses dĂ©sirs. ÉrigĂ©e ici en championne de la dĂ©sobĂ©issance, Mossane devient une vraie source d’inspiration.

À la fĂȘte de cĂ©lĂ©bration du mariage entre Mossane et Diogoye, Safi Faye nous fait sentir la prĂ©cipitation sur la prĂ©paration du mariage. La cĂ©rĂ©monie bat son plein. Safi Faye nous montre toutefois une image de Mossane qui contraste avec l’ambiance festive de la cĂ©lĂ©bration du mariage oĂč le griot Samba loue surtout les bienfaits de MbinĂ©. Mossane n’a pas l’air heureuse. Ses yeux fixent un ailleurs lointain. Elle a l’air absente. Sa tristesse est d’autant plus grande qu’elle se rappelle d’autres injustices subies: “PĂšre et mĂšre ont arrĂȘtĂ© mes Ă©tudes qui m’auraient permis de vivre seule et d’attendre l’homme que j’aime.” Elle se dĂ©sintĂ©resse des biens matĂ©riels que son prĂ©tendant a envoyĂ©s de France.

Mossane va jusqu’Ă  une prise de parole devant l’assemblĂ©e au milieu de la cĂ©lĂ©bration du mariage. ArmĂ©e de courage et dĂ©terminĂ©e Ă  se faire entendre, elle ira jusqu’à dĂ©fier ses parents devant tout le monde. Elle se sera battue pour ce qu’elle veut jusqu’au bout. Elle fait la plaidoirie de son amour et de sa libertĂ© de choisir et conteste le mariage publiquement. Son pĂšre se positionne en dĂ©cideur et rappelle avoir donnĂ© sa parole et ne manque pas de rappeler, lapidaire :”L’honneur est au-dessus des sentiments.”

Son mariage sera scellĂ© par une assemblĂ©e d’hommes comme le veut la tradition. Les reprĂ©sentants des futurs mariĂ©s donnent pourtant le consentement non obtenu des deux parties. L’argent de la dot est passĂ© entre plusieurs mains avant d’arriver entre les mains du griot, comme pour situer les responsabilitĂ©s et la complicitĂ© des uns. Mossane n’étant pas consentante, la volontĂ© de ses parents prima sur la sienne.

À la tombĂ©e de la nuit, Mossane accoure vers la case de son cousin, Ndiack, son lieu de rendez-vous habituel avec Fary Ă  la recherche de celui-ci. RĂ©my son petit cousin lui annonce le retour des garçons Ă  l’universitĂ© puisque la grĂšve est finie. Mains posĂ©es sur les contours d’un puits, le reflet de la lune a dĂ» inspirer quelque chose en elle, peut-ĂȘtre plus d’espoir et de courage. Elle prit une pirogue qu’elle pagaie seule dans la nuit noire. Elle se retrouve seule avec les esprits qui ne tarderont pas Ă  la conquĂ©rir.

Fugue ou mythe de l’émancipation par la disparition ? La fin de Mossane offre la possibilitĂ© de plusieurs interprĂ©tations sur le sort de la jeune fille. Et c’est heureux qu’une pluralitĂ© d’horizons du possible soit laissĂ©e Ă  notre libre apprĂ©ciation.

Au milieu de la confusion, la sage Maam de Dibor rappelle:”souvenez-vous. Siga, fille de LĂ©ona. Yacine de Diofior. Toutes sont parties avant de se marier. Toutes sont parties emportant avec elles leur vertu. Mossane est partie.”

À Mossane, perle de Mbissel, YandĂ© Codou chante: ”Roog avait prĂ©dit que tu n’aurais que 14 hivernages”

Les esprits sont rĂ©putĂ©s pour habiter Ă  Sangomar, un lieu important de la religion Sereer. Terre sacrĂ©e, elle accueille offrandes, priĂšres et pĂšlerinages. Sangomar fait Ă©galement l’objet de convoitises capitalistes comme le projet d’installation de la premiĂšre unitĂ© de production pĂ©troliĂšre offshore du SĂ©nĂ©gal pour laquelle la compagnie pĂ©troliĂšre et gaziĂšre australienne Woodside vient d’achever la phase de construction de l’installation flottante de production, de stockage et de dĂ©chargement (FPSO).

Les reprĂ©sentations mythiques et mystiques Sereer qui peuplaient les imaginaires de Safi Faye,il y a 32 ans lors du tournage de Mossane semblent ĂȘtre aujourd’hui encore plus en danger. La designer et cinĂ©aste SĂ©nĂ©galaise Selly Raby Kane, dans son court-mĂ©trage Jant Yi se dĂ©roulant dans un Dakar dystopique, dans lequel les humains doivent produire de l’Ă©lectricitĂ© Ă  partir de l’Ă©nergie dĂ©pensĂ©e par leur propre corps, convoque le personnage de Sangomaam inspirĂ©e de Sangomar. La figure mythique et mystique de Sangomaam prĂ©vient MasakĂ© que “Sangomar et Xochimilco (au Mexique) sont les derniers protecteurs du visible et de l’invisible” avant de scander “Sango Must Live”.

Mossane est un hymne osĂ© que Safi Faye nous offre pour cĂ©lĂ©brer le courage, la dĂ©termination, l’indĂ©pendance d’esprit, la rĂ©sistance et la libertĂ© de toutes les filles et les femmes pour l’émancipation de tous les peuples.

Article d’abord paru sur Seneplus.com

https://www.seneplus.com/opinions/mossane-de-safi-faye-une-tragedie-amoureuse-et-une-quete